La Patrie des livres - Françoise Bonardel

« Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres. »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien.

 

Une formule que j’ai faite mienne, mais avec l’espoir que ce coup d’œil ait été, en ce qui me concerne, à la fois lucide et bienveillant.

Prémonitions enfantines

 

À mes proches qu’intriguaient mes siestes prolongées je répondis un jour avec l’aplomb de mes cinq ans : « J’ai la manie des livres ». Savais-je alors que, douce ou féroce, une manie est une forme de folie ? Des livres bien sûr j’en « dévorais », avec tant de frénésie que l’instituteur un jour prédit que j’en écrirai moi aussi. Imprudemment prêtés, les plus beaux d’entre ceux qui m’avaient été offerts ne me furent jamais rendus. Naquit alors en moi le sentiment que tout vrai livre est destiné à être perdu pour que la vie par d’autres voies vous le restitue. Est-ce par dépit que je leur ai si tôt trouvé des rivaux ?

 

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Dans la pénombre de ma chambre campagnarde, le lit profond devenait l’aire où des cartes à jouer disposées en « patiences » me racontaient elles aussi une histoire dont je cherchais obstinément le secret. Un rêve ne répondit que bien des années plus tard à ma curiosité d’enfant : assis à la même table que moi, Ernst Jünger s’apprêtait à me tirer les tarots. Si brusque fut ma dérobade qu’il s’abstint de retourner les cartes. Ainsi ne saurai-je jamais de quelle révélation je me privai, ni de quel regard il accompagna la fuyarde. Qu’importe, me dis-je au réveil, si je parviens un jour à écrire un livre dont le destin aurait  disposé les cartes comme il le fit dans Sur les falaises de marbre !

 

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Car les livres, je le pressentais, n’étaient que des intercesseurs entre le diurne et le nocturne, et des livres qu’enfant je lisais je n’ai au fond retenu que ces moments où affleurait au fil des pages la Puissance invisible qui me paraissait gouverner le monde et d’ores et déjà savoir ce que serait ma vie, une vie où sans doute j’écrirai. J’aimais par-dessus tout les récits d’aventure au sens fort du mot, tel le Voyage au centre de la terre de Jules Verne dont les péripéties me fascinaient ; et la lampe de poche grâce à quoi, devenue adolescente, je déchiffrais nuitamment le Zarathoustra de Nietzsche, continue à répandre sa lumière sur chacune des pages du grand solitaire de l’Engadine.

 

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Plus encore que les livres, que pourtant j’adorais, me subjuguait le possible va-et-vient entre les mots et les choses devant lesquelles je tombais souvent en arrêt : quelques fleurs minuscules entre les pierres d’un mur, ces arbres où je grimpai pour y lire à l’abri des regards, un pichet familier dont la fêlure me troublait. Je n’avais pas encore lu Spinoza lorsqu’une tuile tua l’une de mes voisines, ni la Bible quand une camarades de classe, mordue par un serpent, mourut au terme d’une agonie dont je ne retrouvai l’horreur sacrée qu’à travers les mots de Rilke décrivant celle du vieux Chambellan dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge.

Comme si s’était concentré en elles le mystère qu’il allait m’incomber de déchiffrer, les illustrations de certains livres se sont en moi gravées comme autant de pressentiments du terrible ou du sublime : une héroïne de François le Bossu écrivant à la lumière d’un chandelier sur la terrasse de son château en flammes ; et plus encore l’effigie des plus orientales d’entre les reines : Cléopâtre, Balkis, Antinéa ou Zénobie. Mais c’est en lisant les écrits de Hildegarde de Bingen que je crus retrouver le regard intrépide de cette Allemande tout de noir vêtue souvent croisée dans la rue et que sans savoir pourquoi j’admirais ;  et c’est en contemplant ces creux de rochers où l’eau laissée par la mer abritait un « petit monde » que j’ai pour la première fois pressenti qu’il était à l’image de l’univers, trop grand pour être appréhendé par des yeux  d’enfant.

Carnets d’Hermès n°2, Lectures initiales, dec. 2007, p. 10-11.

 

Françoise Bonardel

Professeur à la Sorbonne et écrivain (Philosophie de l’alchimie, La Voie hermétique) Françoise Bonardel a également dédié certains de ses essais au voyage (Transhumances, Petit dictionnaire de la vie nomade) et à l’art (Triptyque pour Albrecht Dürer, 2012).
Reliant poésie, alchimie, mystique, son œuvre tient son unité de « l’esprit Mercure » qui l’habite.

 

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