Devenir soi - Françoise Bonardel

Veuille la transformation. Sois enthousiaste, oh ! de la flamme par laquelle une chose te quitte, en gloire de métamorphose.” – Rainer Maria Rilke, Sonnets à Orphée

Cheminer avec le Bouddha

Au pied de l'arbre de l'Eveil, Bodh Gaya, Inde

Au pied de l’arbre de l’Eveil, Bodh Gaya, Inde

 

 

Préface à Silencieux ArpègesSans doute fallait-il avoir été soi-même musicien, puis ermite, pour recueillir dans son bol à offrandes ce mot-viatique : arpège ! Un mot que le yogi devenu poète offre en retour à tout un chacun, avec l’espoir qu’il lui ouvre les portes du monde et lui en rende audibles les harmoniques. On savait bien, pour avoir lu le récit de vies aussi inspirantes qu’atypiques – celle de Naropa, Milarepa, Drukpa Kunley – que le Tantra bouddhique est moins une doctrine qu’une pratique de tous les instants  révélant au détour d’une phrase, d’un chemin, d’un regard, ce qu’il peut y avoir d’extraordinaire dans l’expérience la plus commune. On découvre ici combien la vision tantrique est avant tout musique, rythme et phrasé dynamiques : une allegria bien tempérée aussi vive que l’air, aussi limpide et tranchante que la lumière dans les pays himalayens.Mais pourquoi donc écrire des poèmes quand on est moine bouddhiste? N’a-t-on pas renoncé à tout, y compris à ce sursaut de vanité que peut susciter la création artistique ? Vision dualiste et simpliste, pourrait répondre Jigmé Thrinlé Gyatso, et avec lui toute une longue tradition de yogis-poètes suffisamment libérés des attachements ordinaires pour que les mots, allégés des préoccupations de l’ego, jaillissent spontanément en eux comme autant d’échos d’une vibration fondamentale et pure, « matrice universelle » de tous les arpèges comme le son A concentre en soi les enseignements de la Prajnâpâramitâ (Perfection de Sagesse). Nombre des écrivains-poètes occidentaux dont l’auteur a fait ses compagnons de route – Rilke, Lorca, White, Lacarrière, Bobin – se sont eux aussi abreuvés à cette source inaltérable qui a fait d’eux des éveilleurs, autant que des créateurs. Peut-être est-ce là le défi lancé par le Tantra : ne rien élire, ne rien proscrire mais nettoyer les regards, les pensées et les mots des sédiments secrétés par l’ignorance qui en voilent l’éclat.Rien de liturgique toutefois  dans la manière d’égrener ces  arpèges – les uns radieux, d’autres assombris de tristesse ou d’effroi – comme autant de facettes d’une réalité humaine contrastée, et souvent désaccordée. Car ce que cherche le Tantra n’est pas l’Harmonie universelle dont la solennité séduit l’oreille quand un organiste frappe les majestueux accords à partir desquels il va s’exercer à improviser. Tout est « fugue » ici, d’emblée ; et ce qu’il va s’agir de retrouver est moins marqué du sceau de l’unité, reconquise sur la multiplicité, que de l’immensité et de la clarté. Et si c’en est fini des hiérarchies établies entre sons et bruits, ce n’est pas que les uns ne soient pas plus harmonieux que les autres, mais que l’ouïe s’est affinée au point d’entendre la basse continue de l’esprit éveillé qui, percevant la « saveur égale » de toutes choses, ne connaît plus ni accords ni désaccords.Parmi les arpèges qu’un instrumentiste silencieux et invisible fait ici résonner, certains semblent autant de cascades, dévalant la pente d’une toujours insaisissable réalité, quand d’autres montrent le chemin d’une possible remontée. Il en est qui sont de véritables gouffres, débouchant sur de profonds abîmes, alors que d’autres paraissent s’enliser à l’image des êtres  humains qui si souvent réitèrent leurs erreurs passées. D’autres encore disent l’émerveillement devant la beauté des choses ou semblent soudain arrêter leur course et devenir étals, comme autant de lacs trouant le paysage de leur blancheur nacrée : une trouée dans les apparences, une entrevision de la vacuité, à n’en pas douter. Des reliefs ils en ont tous pourtant, plus ou moins accentués mais suggérant toujours combien la vie est faite de saisissements et de chutes, et d’essoufflements surmontés. Tout est musique là encore, dénuée de partialité.

La manière dont ces « silencieux arpèges » sont disposés sur le papier ne paraît donc au lecteur ni complètement fortuite ni savamment délibérée mais spontanée, et n’obéissant à d’autre règle qu’à l’inspiration du moment et au tempo propre à la situation, l’émotion, la tonalité qui est à chaque fois évoquée : la présence bienfaisante de la nature dont les métamorphoses redessinent au fil des saisons les paysages ; l’érosion des êtres qui se laissent prendre à l’illusion du temps ; la brutalité d’un monde en proie à son rêve de puissance, mais aussi la magie de l’instant quand les « arpèges de neige » au dehors répondent aux « arpèges de cendre » au dedans. D’autres arpèges, plus colorés, pourraient être ceux qu’un peintre aurait déposés là avant de disparaître dans le paysage, tel celui à qui Marguerite Yourcenar a donné vie dans l’une de ses Nouvelles orientales :

« Arpèges des toits roses et beiges

Entre les branches de pins ».

On pense bien sûr à cet art poétique infiniment discret qu’est celui du haïku, en qui se fondent Taoïsme et bouddhisme Zen. Par leur disposition dans l’espace, et le souffle-esprit qui les anime, nombre de ces arpèges s’apparentent en effet aux haïku tant par leur forme brève, syncopée, que par la manière dont le poète y affirme sa présence sur fond d’absence, et ne consent à parler que parce qu’il sait qu’aucune de ses paroles ne mettra fin au silence qui s’est installé en lui, ni ne troublera la nappe de paix qui l’environne. Proche en esprit du haïku, l’arpège joue néanmoins sa partition sur un registre poétique sensiblement différent, s’attachant moins que lui à la célébration du minuscule, de l’événement en apparence mineur qu’est la chute d’une feuille, un reflet dans l’eau, une ombre éphémère sur un toit de tuiles…

L’arpège, tel que le décline ici en modeste virtuose Jigmé Thrinlé Gyatso, n’est ni un genre ni un style littéraire, et on lui souhaite de ne jamais le devenir. Il n’en est pas moins une trouvaille, fruit d’une longue pratique méditative ; un trésor d’élégance et de finesse né dans la solitude et  qui ne s’ébruitera, on l’espère, que pour démultiplier la joie du partage et faire croître le nombre des êtres capables de découvrir quel arpège donne sa tonalité fondamentale à leur propre vie.

 

Explorer les profondeurs avec Carl-Gustav Jung

Olga Fröbe-Kapteyn et Carl Gustav Jung dans le jardin de la Fondation Eranos en 1936 / F. B. dans ce même jardin en 2014

Olga Fröbe-Kapteyn et Carl Gustav Jung dans le jardin de la Fondation Eranos en 1936 / F. B. dans ce même jardin en 2014